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Crise chez le distributeur Makassar : quand l’effet domino de la chaîne du livre française menace l’édition indépendante

📅 10 juillet 2026 ⏱️ 8 min de lecture ✍️ Litteraca

Le diffuseur-distributeur Makassar traverse ce que son dirigeant Vincent Dodivers qualifie de situation « très compliquée ». Fragilisé par une cascade de défaillances chez ses principaux clients libraires, par la contraction structurelle du marché du livre et par les séquelles d’une cyberattaque subie en 2024, ce maillon essentiel de l’édition indépendante de bande dessinée cherche aujourd’hui un repreneur ou un adossement à un groupe plus solide. Si aucune procédure collective n’est engagée à ce stade, la situation éclaire un phénomène plus large qui concerne l’ensemble de la francophonie, Canada compris.

Comprendre la chaîne : qu’est-ce qu’un diffuseur-distributeur et pourquoi c’est vital

Pour saisir la portée de cette crise, il faut comprendre le rôle central que jouent la diffusion et la distribution dans l’écosystème du livre. Selon la définition du Syndicat national de l’édition (SNE) français, la diffusion désigne l’ensemble des opérations commerciales et marketing mises en œuvre pour placer les livres dans les différents réseaux de vente : présentation des catalogues aux libraires, prise de commandes, négociation des mises en place, suivi des réassorts. En d’autres termes, le diffuseur est le représentant commercial de l’éditeur auprès des points de vente.

La distribution, elle, concerne la logistique physique : réception des livres depuis l’imprimeur, stockage en entrepôt, préparation des commandes, expédition vers les librairies, gestion des retours et facturation. Ces deux fonctions sont parfois exercées par la même structure; on parle alors de « diffuseur-distributeur » ou séparément par des entités distinctes.

Au Canada, l’Association des distributeurs exclusifs de livres en langue française (ADELF) réunit les principaux acteurs qui remplissent cette fonction pour le marché francophone : Prologue, Dimedia, Distribution HMH et Socadis, entre autres. Comme en France, ces structures constituent le pont indispensable entre l’éditeur qui produit le livre et la librairie qui le vend. Sans elles, un éditeur, surtout s’il est de petite taille, n’a tout simplement aucun accès structuré aux points de vente.

C’est précisément ce qui rend la crise de Makassar si préoccupante : lorsque le pont s’effondre, c’est toute la circulation des livres qui s’interrompt.

Makassar : portrait d’un acteur clé de l’édition indépendante

Fondé en 1995 par André Strobel, un professionnel passé par Futuropolis Diffusion, Makassar s’est imposé comme le diffuseur-distributeur de référence pour les très petites maisons d’édition indépendantes, principalement dans le secteur de la bande dessinée, du comic et du manga. Son catalogue s’est progressivement enrichi pour inclure le livre jeunesse et les sciences humaines, notamment via Hobo Diffusion, structure représentant de nombreux éditeurs d’essais et d’ouvrages engagés.

En 2025, Makassar affichait un chiffre d’affaires d’environ 8 millions d’euros  en hausse par rapport aux 5,64 millions de 2022 et desservait environ 200 éditeurs indépendants. Sa force résidait dans sa connaissance fine du réseau des librairies BD spécialisées et de certains grands comptes généralistes. Des maisons comme PLG, Les éditions de la Cerise, Presque Lune, Tartamundo, Crayon vert, Lapin, Kotoji ou encore Bliss Éditions dépendaient directement de ses services pour atteindre les libraires. Son partenariat récent avec Taschen, éditeur international de beaux livres, témoignait d’une ambition d’élargissement.

Mais cette croissance masquait des vulnérabilités structurelles. En 2024, une cyberattaque visant son prestataire informatique a paralysé pendant plusieurs semaines les systèmes de gestion des commandes et de facturation, un épisode qui a durablement affecté la trésorerie. Plus grave encore : en 2023-2024, le défaut de paiement d’un seul éditeur a représenté un manque à gagner de près d’un million d’euros, selon les données rapportées par Livres Hebdo.

L’effet domino : quand les grandes librairies entraînent les petits distributeurs dans leur chute

La crise de Makassar n’est pas un événement isolé. Elle est la conséquence directe d’une vague de défaillances sans précédent parmi les plus grands réseaux de librairies en France, qui a provoqué un effet de cascade sur l’ensemble de la chaîne du livre.

Gibert — le premier libraire indépendant de France en redressement. Le 28 avril 2026, le Tribunal des Activités Économiques de Paris a accepté la demande de placement en redressement judiciaire du groupe Gibert, fondé en 1886. Le réseau, réduit à 16 magasins dans 12 villes pour 500 salariés, a vu son chiffre d’affaires chuter de 92 à 86 millions d’euros entre 2024 et 2025. Plusieurs enseignes affichaient des pertes considérables : 230 000 € à Poitiers, 166 000 € à Lyon, 197 000 € à Saint-Germain-en-Laye. L’enseigne, prise dans ce qu’elle appelle un « effet ciseau » entre la hausse des charges fixes et le déclin du marché des livres neufs, mise désormais sur le livre d’occasion pour se réinventer. Comme le soulignait Livres Hebdo, le redressement de Gibert constitue « un enjeu systémique pour la filière du livre », comparable en impact à la disparition simultanée de Chapitre et Virgin en 2013.

Nosoli (Furet du Nord / Decitre) : 600 emplois dans la tourmente.

Le 1er juin 2026, le groupe Nosoli, propriétaire de 18 librairies Furet du Nord et 9 magasins Decitre, soit 27 points de vente et près de 600 salariés, a été placé en redressement judiciaire par le tribunal de commerce de Lille. Le groupe, qui avait réalisé 150 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025, faisait état d’un recul des volumes de biens culturels de près de 15 % depuis 2021. Dès 2024, il avait supprimé 50 postes et fermé 5 magasins (trois Furet du Nord à Lille, Paris et Beauvais, deux Decitre à Annemasse et Bezons). Un plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) avait déjà profondément déstabilisé les équipes avant cette nouvelle étape.

Sauramps : la fin d’une institution après 80 ans.

Le 3 juillet 2026, le tribunal de commerce de Montpellier a prononcé la liquidation judiciaire de la librairie Sauramps, fondée en 1946. Les 54 salariés restants ont perdu leur emploi. Le chiffre d’affaires de Sauramps avait fondu de 21,3 millions d’euros en 2021 à 8,56 millions en 2024, avec un résultat net de –1,96 million d’euros et des fonds propres négatifs de 3,75 millions. Malgré les 9,5 millions d’euros injectés par son propriétaire depuis le premier redressement de 2017, l’enseigne n’a pas survécu à la dégradation du marché.

Pour un distributeur comme Makassar, chacune de ces défaillances se traduit concrètement par des factures impayées, des créances devenues irrécouvrables et une trésorerie asphyxiée. Lorsque ces clients représentent une part significative du chiffre d’affaires, l’accumulation des impayés peut devenir fatale. C’est précisément ce cercle vicieux qui a conduit au départ de certains éditeurs diffusés par Makassar, comme Les éditions du Tiroir, maison belge qui a confié sa diffusion à Dod & Cie à compter du 1er avril 2026, ou Bliss Éditions, qui avertissait ses lecteurs fin juin que Makassar « pourrait bien fermer » et qu’elle ne serait plus distribuée en librairie en attendant de trouver une solution à partir de janvier 2027.

Un marché du livre en contraction structurelle

Ces défaillances individuelles s’inscrivent dans un contexte de marché profondément dégradé. Les chiffres sont éloquents.

En France, le marché du livre a enregistré un recul de 2,5 % en volume et 1,5 % en valeur en 2025, selon NielsenIQ BookData, avec 307 millions d’exemplaires vendus pour 3,9 milliards d’euros. Les données du SNE, publiées le 25 juin 2026, confirment cette tendance : 2 883,3 millions d’euros de chiffre d’affaires éditeurs en 2025 (–0,63 %) pour 419,6 millions d’exemplaires (–1,49 %). La bande dessinée, segment principal de Makassar, accuse un recul de 5 % en valeur (419 millions d’euros), le manga chutant de 10,5 % en valeur et 13,7 % en volume.

L’année 2026 accentue brutalement cette tendance. Au premier quadrimestre, selon les données Edistat, les ventes ont reculé de 7,9 % en volume et 7,2 % en valeur par rapport à la même période de 2025. En deux ans, le marché a perdu plus de 10 millions d’exemplaires vendus. Janvier s’ouvrait à –6,6 %, février à –6 %, et mars décrochait à –8 %.

Pour la première fois depuis l’existence du suivi statistique, le Centre national du livre (CNL) a enregistré en 2025 un solde négatif entre ouvertures et fermetures de librairies : 83 ouvertures contre 85 fermetures et 57 reprises. Près de la moitié des fermetures (48 %) concernaient des librairies créées après 2017, signe que l’élan post-pandémie ne s’est pas traduit en viabilité durable.

Au Québec, le Bilan Gaspard 2025, publié par la BTLF (Bibliothèque et Technologies de l’Information du Livre et de l’Édition Francophone), révèle un premier recul global du marché du livre (–0,5 %) après plusieurs années de croissance soutenue (+6,9 % en 2024, +2,3 % en 2023). Si les ventes au détail progressent encore de 4,6 %, la chute des ventes aux collectivités (–7,9 % en valeur, –9,6 % en volume) a inversé la tendance. L’édition québécoise termine 2025 en baisse de 3,8 %, après une année 2024 particulièrement dynamique. L’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL) signale en outre une hausse de 30 % des frais de transport et d’impression qui pèse sur les marges des éditeurs.

 

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