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Makassar en difficulté; Ce que la crise française enseigne au Canada francophone

📅 10 juillet 2026 ⏱️ 5 min de lecture ✍️ Litteraca

Les professionnels canadiens du livre auraient tort de considérer la crise de Makassar comme un phénomène strictement hexagonal. Plusieurs mécanismes structurels à l’œuvre en France trouvent des échos directs dans l’écosystème canadien francophone.

La concentration de la distribution et la dépendance des petits éditeurs.

Au Canada, la distribution du livre francophone repose sur un nombre limité d’acteurs agréés, principalement au Québec : Prologue (plus de 175 éditeurs), Dimedia (environ 619 éditeurs représentés), Distribution HMH, Socadis et quelques autres. Ce paysage concentré signifie qu’une fragilisation de l’un de ces acteurs aurait des répercussions comparables à celles observées avec Makassar : des dizaines, voire des centaines d’éditeurs soudainement privés d’accès au réseau des librairies. Pour les éditeurs francophones situés hors Québec, en Ontario, au Nouveau-Brunswick, au Manitoba ou ailleurs la dépendance est encore plus marquée, car les alternatives de distribution sont rares.

La vulnérabilité de la librairie indépendante.                                                                                         Le premier recul de la librairie française (solde négatif du CNL en 2025) résonne avec les préoccupations exprimées régulièrement par l’Association des libraires du Québec (ALQ). Si la plateforme leslibraires.ca et son récent prolongement anglophone booksellers.ca offrent un outil numérique remarquable pour soutenir la librairie indépendante canadienne, le modèle économique de ces commerces reste soumis aux mêmes tensions : hausse des loyers, concurrence du commerce en ligne, transformation des habitudes de lecture, pression sur les marges. La décision du gouvernement québécois d’octroyer en 2023 un montant de 300 $ par enseignant pour l’achat de livres québécois avait dopé les ventes aux collectivités (+11,6 % en 2024), mais le retrait de cette mesure a provoqué un contrecoup immédiat (–7,9 % en 2025), démontrant la fragilité d’une croissance dépendante de leviers conjoncturels.

Le secteur de la BD et du manga, particulièrement exposé.                                                    Makassar était avant tout un acteur de la bande dessinée indépendante. Or, le manga  qui avait connu une croissance explosive entre 2019 et 2022 est aujourd’hui le segment le plus touché en France (–13,7 % en volume en 2025) comme au Québec, où la BD se stabilise à peine (+1,6 %). Les librairies manga qui avaient fleuri en France pendant la vague post-pandémique ferment les unes après les autres : environ un cinquième de celles ouvertes entre 2022 et 2024 ont déjà cessé leur activité, selon le CNL.

Au Canada, les éditeurs et les libraires spécialisés BD gagneraient à anticiper un mouvement similaire en diversifiant leur offre et en consolidant leurs assises financières.

Leçons structurelles pour le marché canadien.

La Loi sur le développement des entreprises québécoises dans le domaine du livre (dite Loi 51), qui encadre les relations entre éditeurs, distributeurs et libraires agréés au Québec, offre un cadre plus protecteur que le système français. Mais cette protection réglementaire ne met pas à l’abri des dynamiques de marché. La hausse de 30 % des coûts de transport et d’impression signalée par l’ANEL, la pression croissante du commerce en ligne, la concurrence des livres anglophones achetés directement sur des plateformes étrangères (phénomène identifié par Karine Vachon, directrice générale de l’ANEL, comme facteur du recul de la romance francophone), l’émergence de l’intelligence artificielle dans la production de contenus et le piratage numérique : autant de facteurs qui fragilisent progressivement un modèle que l’on croyait solide.

L’initiative des Librairies indépendantes du Québec (LIQ) avec le lancement de booksellers.ca en février 2026 soutenue par le Fonds de réponse stratégique du gouvernement fédéral dans le cadre de la politique « Achetez canadien »  constitue un exemple concret de réponse structurelle aux défis numériques. Mais pour que cet outil ait un impact réel, il doit s’accompagner d’un renforcement de la chaîne intermédiaire : diffuseurs et distributeurs dont la solidité financière conditionne l’accès de chaque éditeur, petit ou grand, au marché.

Que retenir, concrètement, pour les professionnels du livre au Canada ?

La crise de Makassar et la vague de défaillances dans la librairie française ne sont pas de simples faits divers sectoriels. Elles révèlent les vulnérabilités profondes d’un modèle construit autour de marges faibles, de délais de paiement longs et d’une interdépendance étroite entre chaque maillon de la chaîne. Les professionnels du livre au Canada francophone, qu’ils soient éditeurs, diffuseurs, distributeurs ou libraires, ont tout intérêt à tirer de cette séquence européenne des enseignements concrets : surveiller la santé financière de leurs partenaires commerciaux, diversifier leurs canaux de vente, constituer des réserves de trésorerie, investir dans le numérique sans abandonner le réseau physique et, surtout, défendre collectivement les mécanismes de soutien public qui protègent la diversité éditoriale.

Car si Makassar venait à disparaître, ce n’est pas seulement un distributeur qui s’éteindrait. C’est l’accès au marché pour deux cents maisons d’édition indépendantes, et avec elles, des centaines de voix éditoriales,  qui se trouverait brutalement coupé.

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