Le diffuseur-distributeur Makassar, maillon historique de l’édition indépendante en France, traverse une crise financière qui menace directement les quelque 200 petits éditeurs qu’il accompagne depuis 1995. La situation s’inscrit dans une déstabilisation plus large de la chaîne du livre, marquée par les redressements judiciaires successifs de grandes enseignes de librairie.
Fondé en 1995 par André Strobel et dirigé depuis une vingtaine d’années par Vincent Dodivers, Makassar est basé dans le 20ᵉ arrondissement de Paris. La société réalise un chiffre d’affaires d’environ 5 millions d’euros et diffuse ou distribue près de 200 éditeurs indépendants, principalement dans les secteurs de la bande dessinée, des sciences humaines, des comics, du manga et, plus récemment, du livre jeunesse.
Les comptes sociaux de la société révèlent une situation dégradée depuis plusieurs exercices : une perte de 752 000 € en 2023, suivie d’une perte de 737 000 € en 2024. Le bilan 2024 faisait par ailleurs état de difficultés de recouvrement d’une créance majeure auprès d’un client devenu douteux, dont le montant s’élevait à plus de 1,3 million d’euros.
La société avait également été affectée en 2024 par une cyberattaque visant Octave, le logiciel de gestion utilisé par plusieurs acteurs de la diffusion-distribution, provoquant selon la direction un « black-out » de près de trois mois.
Aucune procédure de redressement ou de liquidation judiciaire n’est engagée à ce stade, selon Vincent Dodivers. Celui-ci indique être ouvert à toutes les solutions, y compris un adossement à un groupe plus important ou un repreneur.
Les défaillances en chaîne dans la librairie française
La crise de Makassar ne survient pas de manière isolée. Elle est la conséquence directe d’un enchaînement de défaillances chez plusieurs grandes enseignes de librairie en France, qui représentaient des comptes importants pour le distributeur.
En avril 2026, le groupe Gibert premier libraire indépendant de France, 16 magasins, 500 employés a été placé en redressement judiciaire par le Tribunal des activités économiques de Paris. Son chiffre d’affaires est passé de 92 à 86 millions d’euros entre 2024 et 2025.
En juin 2026, le groupe Nosoli, propriétaire des enseignes Furet du Nord (18 magasins) et Decitre (9 magasins), a demandé son placement en redressement judiciaire auprès du tribunal de commerce de Lille Métropole, à compter du 1ᵉʳ juin. Le groupe emploie 600 salariés et a réalisé 150 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025. Les résultats étaient déficitaires depuis plusieurs années : -681 000 € en 2023, -608 000 € en 2024, -822 000 € en 2025 pour l’ensemble du groupe. L’enseigne Decitre affichait à elle seule un déficit de 2,89 millions d’euros en 2025.
À Montpellier, la librairie Sauramps a été placée en liquidation judiciaire en juillet 2026, année de son 80ᵉ anniversaire.
Le groupe Nosoli a lui-même décrit un contexte de recul des volumes du secteur des biens culturels de près de 15 % depuis 2021 (LSA Conso, 26 mai 2026).
Un marché du livre en contraction structurelle
Ces défaillances s’inscrivent dans un contexte de recul global du marché du livre en France. Selon les données du Syndicat national de l’édition (SNE), le chiffre d’affaires des éditeurs français s’est établi à 2,883 milliards d’euros en 2025, en baisse de 0,63 % sur un an. Les volumes vendus ont reculé à 419,6 millions d’exemplaires, soit -1,49 % (SNE, rapport annuel 2025/2026, publié le 25 juin 2026).
La bande dessinée, segment historique de Makassar, est particulièrement touchée : -5 % en valeur en 2025, à 419 millions d’euros. Le manga recule de 10,5 % en valeur et de 13,7 % en volume (SNE ; France Info, 25 juin 2026).
Le début de l’année 2026 accentue la tendance. Sur le premier quadrimestre, les ventes atteignent 75,66 millions d’exemplaires pour 947,23 millions d’euros de chiffre d’affaires, soit un recul de 7,9 % en volume et de 7,2 % en valeur par rapport à la même période de 2025. Sur deux ans, le marché perd plus de 10 millions d’exemplaires (ActuaLitté données Edistat, 4 juin 2026).
Le Centre national du livre a également publié un bilan 2025 qui marque un basculement pour les librairies : 83 ouvertures pour 85 fermetures et 57 reprises, un solde négatif inédit.
L’effet domino sur l’édition indépendante
Le mécanisme est désormais bien documenté : lorsque des librairies sont placées en redressement ou en liquidation judiciaire, les créances des distributeurs deviennent difficilement recouvrables. Les grands distributeurs, adossés à des groupes, peuvent provisionner ces pertes. Pour les petites structures comme Makassar, l’accumulation d’impayés met directement en péril la trésorerie et, par ricochet, celle des éditeurs qui attendent le règlement de leurs ventes.
Plusieurs éditeurs diffusés par Makassar ont publiquement fait état de cette situation. Les éditions Goater, basées à Rennes, ont indiqué que les impayés du distributeur représentaient la moitié de leur chiffre d’affaires annuel (Politis, 8 juillet 2026). D’autres maisons, parmi lesquelles 369 éditions, Blast, les éditions du Bout de la Ville, La Dispute, Libertalia, Entremonde, lundimatin ou encore les éditions Daronnes ont lancé un appel à soutien, invitant les lecteurs à acheter directement sur leurs sites et à contribuer à des cagnottes.
Une cinquantaine de maisons d’édition ont signé une tribune sur Mediapart pour alerter sur la situation. Certains éditeurs font état de créances dépassant 100 000 euros .
Quelques départs avaient déjà eu lieu avant la crise ouverte : l’éditeur belge Les éditions du Tiroir a confié sa diffusion à DOD & Cie à partir du 1ᵉʳ avril 2026. Elle organise désormais la bascule d’éditeurs quittant Makassar, avec 24 éditeurs déjà en distribution à cette date .
Les appels aux pouvoirs publics
La Fédération des Éditions Indépendantes (FEDEI) a appelé les pouvoirs publics; ministère de la Culture, Centre national du livre, collectivités territoriales à soutenir activement des projets de structuration de la diffusion et de la distribution du livre indépendant, plaidant pour la création d’outils coopératifs, la mutualisation des fonctions logistiques et des dispositifs de garantie financière.
Le Syndicat de l’Édition Alternative (SEA) prépare de son côté un courrier aux autorités. Son président, Daniel Pellegrino, qualifie la situation d’« événement bien plus grave qu’un accident commercial » et de « vraie crise pour l’édition indépendante »
Au-delà du cas Makassar, cette séquence met en lumière la fragilité structurelle d’un écosystème où la concentration des acteurs de la distribution, de la diffusion et de la librairie laisse peu de marge de manœuvre aux structures les plus modestes. Le modèle économique de Makassar reposait historiquement sur une absorption importante des coûts de distribution pour permettre à de très petits éditeurs d’exister en librairie, un modèle devenu, selon son dirigeant, « intenable » dans le contexte actuel .

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