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Regard Poétique | Davertige ou la poésie comme gage d’éternité

lectures: 32 Que reste-t-il d’un poète qui a choisi de disparaître dans sa propre légende ? Pour Villard Denis, dit Davertige, la réponse tient dans un geste : bâtir une ville entière avec des mots, la nommer Omabarigore, et l’offrir à l’être aimé comme on offre un monde. Dans la poésie haïtienne du XXe siècle, […]

6 min de lecture

Que reste-t-il d’un poète qui a choisi de disparaître dans sa propre légende ? Pour Villard Denis, dit Davertige, la réponse tient dans un geste : bâtir une ville entière avec des mots, la nommer Omabarigore, et l’offrir à l’être aimé comme on offre un monde. Dans la poésie haïtienne du XXe siècle, peu de voix ont porté avec autant d’intensité cette alliance entre l’intime et l’absolu.

« En relisant ces poèmes, je me suis rendu compte que Davertige, tout comme Pessoa, garde la digne discrétion de l’homme qui se perd vite dans la foule, tout en « portant en lui tous les rêves du monde » ». -Rodney Saint-Éloi, éditeur et poète

Lorsqu’en 1964 le poète Alain Bosquet découvre l’œuvre de Davertige, le choc est immédiat. Dans sa préface à « Idem et autres poèmes », il écrit :

« Il arrive, une fois tous les dix ans et peut-être moins, qu’en lisant un poète inconnu, on reçoive un choc qui, soudain, vous fait éprouver la différence entre la littérature appliquée, intelligente, digne de tous les éloges, et le génie à l’état sauvage… D’ores et déjà, Davertige est l’un de nos rares poètes. »

Le mot est posé : sauvage. Non pas brut ou inachevé, mais libre de toute allégeance aux conventions. C’est précisément cette liberté qui donne à la poésie de Davertige sa force de traversée du temps.

Omabarigore, la ville-poème

Au cœur de cette œuvre se trouve « Omabarigore ».  Un poème qui est à la fois une déclaration d’amour et un acte de fondation. Le poète ne décrit pas une ville : il en crée une, par le seul pouvoir de la parole.

« Omabarigore la ville que j’ai créée pour toi
En prenant la mer dans mes bras
Et les paysages autour de ma tête
Toutes les plantes sont ivres et portent leur printemps
Sur leur tige que les vents bâillonnent
Au milieu des forêts qui résonnent de nos sens
Des arbres sont debout qui connaissent nos secrets
Toutes les portes s’ouvrent par la puissance de tes rêves
Chaque musicien a tes sens comme instrument
Et la nuit en collier autour de la danse
Car nous amarrons les orages
Aux bras des ordures de cuisine
La douleur tombe comme les murs de Jéricho
Les portes s’ouvrent par ta seule puissance d’amour
Omabarigore où sonnent
Toutes les cloches de l’amour et de la vie
La carte s’éclaire comme ce visage que j’aime
Deux miroirs recueillant les larmes du passé
Et le peuple de l’aube assiégeant nos regards… »

Ce qui frappe d’abord, c’est le mouvement du poème : Davertige embrasse le monde physique; la mer, les paysages, les plantes pour le refondre dans un espace entièrement habité par le désir. La ville d’Omabarigore n’a pas de rues ni de plans ; elle a des forêts qui « résonnent de nos sens », des arbres dépositaires de secrets, des portes qui ne s’ouvrent qu’à la puissance de l’amour. Puis survient la rupture : « les ordures de cuisine », « la douleur » qui tombe « comme les murs de Jéricho ».

Le réel fait irruption dans l’utopie amoureuse, mais c’est pour mieux être vaincu. Chez Davertige, la tendresse ne nie pas la violence du monde, elle la traverse et la dépasse.

La poésie née de la clandestinité

Cette puissance n’est pas abstraite. Elle s’enracine dans une vie marquée par l’engagement et la persécution.

Né le 2 décembre 1940 à Port-au-Prince, Davertige grandit entre deux vocations : la peinture et la poésie. Dès l’âge de douze ans, il fréquente le Centre de céramique de l’Éducation nationale, où il travaille aux côtés du peintre et céramiste Tiga. En 1954, il rejoint le Foyer des arts plastiques et entame son apprentissage sous la direction de Dieudonné Cédor, qu’il considère comme son maître. À dix-sept ans, il écrit ses premiers poèmes tout en s’engageant dans la lutte étudiante.

C’est la rencontre avec Roland Morisseau et l’amitié avec René Philoctète, au sein du groupe littéraire Samba, qui donne à Davertige son ancrage poétique. De ce cercle naît Haïti Littéraire; Roland Morisseau, René Philoctète, Davertige, Serge Legagneur, Anthony Phelps et Auguste Thénor , un mouvement qui marquera durablement les lettres haïtiennes.

Mais la dictature veille. Après l’arrestation de son ami Jacques Duvieulla, Davertige entre en clandestinité, trouvant refuge en banlieue de Port-au-Prince chez une amie de son mentor Cédor. C’est dans cet exil intérieur, entre la peur et la nécessité d’écrire, qu’il compose « Idem »  le recueil dont est tiré « Omabarigore ». Le livre paraît en 1962 à compte d’auteur, aux éditions de l’Imprimerie Théodore, avec une préface de Serge Legagneur. On mesure mieux, à cette lumière, la portée du geste poétique : créer une ville d’amour et de liberté quand le monde réel vous les refuse.

Le critique Maurice Lubin, lors d’un séjour à Paris, fait circuler les œuvres du groupe Haïti Littéraire et transmet « Idem » à Alain Bosquet, qui salue le génie de Davertige dans les pages du Monde. En 1965, le poète arrive à Paris, où les écrivains français lui rendent hommage en portant « Idem » à la scène.

L’homme qui se perd dans la foule

L’éditeur et poète Rodney Saint-Éloi, parmi ceux qui ont contribué à maintenir vivante la mémoire de Davertige, trouve les mots justes pour saisir cette figure insaisissable :

« En relisant ces poèmes, je me suis rendu compte que Davertige, tout comme Pessoa, garde la digne discrétion de l’homme qui se perd vite dans la foule, tout en « portant en lui tous les rêves du monde ». La vérité est que toute parole appartient au vent, mais que le vent qui la vole sait également la ramener au port. »

C’est peut-être là le paradoxe de Davertige : un poète immense qui a cultivé l’effacement, un créateur de mondes qui n’a jamais cherché à occuper le devant de la scène. Disparu le 9 août 2004 à Port-au-Prince, il laisse une œuvre qui continue de résonner avec une force intacte, à la mesure de cette ville imaginaire dont toutes les portes s’ouvrent « par la seule puissance d’amour ».

Francois Nedje Jacques

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