Franckétienne : un symbole, un univers
Publié par Francois Nedje Jacques | août 8, 2025
Il faut bien l’admettre : en Haïti, la plupart de ceux qui connaissent Franckétienne comme écrivain n’ont jamais ouvert un seul de ses livres. Pourtant, ils peuvent en parler pendant des heures, évoquant la difficulté et l’inaccessibilité de son œuvre. Là d’où je viens, on a parfois cette habitude : reprendre une idée qui nous séduit et la faire nôtre, qu’elle soit juste ou non.
Un jour, une amie me confia que sa mère était convaincue qu’un ancien président du pays parlait dix-sept langues, preuve, selon elle, qu’il était le plus intelligent qu’Haïti ait connu.
— Maman, vous parlez anglais ?, demanda ma collègue.
— Non, mais son anglais était parfait !
La discussion s’arrêta là.
Pour beaucoup, Franckétienne, c’est une œuvre « pour les initiés ». Lorsque j’ai commencé à travailler en bibliothèque, en 2013, nous ne possédions que deux de ses titres, en exemplaire unique, dans la bibliothèque principale de la ville. Une ville qui, par ailleurs, abrite la section rurale où il est né.
J’ai appris à parler de Franckétienne, mais pas à le lire. Ceux qui osaient franchir le pas devenaient aussitôt une attraction pour les habitués : il fallait du courage. Ses livres semblaient sacrés ; on ne les ouvrait pas, on les admirait de loin. Et on en débattait comme d’un mythe.
Au-delà de l’écrivain, du nationaliste ou du peintre, Franckétienne représente pour moi un rêve vivant. Comment un enfant né à Ravine-Sèche, grandi à Bel-Air, a-t-il pu devenir… Franckétienne ?
J’ai eu la chance de lui poser la question de son vivant. Il m’a répondu, avec son allure de prédicateur: Ne prêtez pas attention aux limites des vivants d’ici-bas.
Ma carte Franckétienne
La première fois que j’ai joué cette “carte”, c’était lors de la préparation d’À Micro Ouvert, un espace de libre expression créative mis en place par l’antenne du Centre PEN de Saint-Marc. Nous avions invité le directeur du Bureau régional de l’OIF pour la Caraïbe et l’Amérique latine. En discutant avec le maire de l’époque, j’ai sorti pour la première fois « ma carte Franckétienne ».
Fils de la commune et pilier de la littérature francophone, il méritait un hommage : un portrait scénique réalisé par un jeune artiste local. La proposition a mis tout le monde d’accord.
Lorsque je lui ai raconté l’histoire, Franckétienne m’a offert ce portrait, signé de sa main. Depuis cette soirée de novembre 2018, il m’accompagne partout : de Saint-Marc à Port-au-Prince, du Cap-Haïtien à Toronto.
La deuxième fois, j’étais coordonnateur des programmes des Centres de Lecture et d’Animation Culturelle (CLAC) d’Haïti. Le directeur général voulait soumettre une ville pour devenir Capitale mondiale du livre de l’UNESCO. Il avait choisi Saint-Marc, mais il fallait convaincre.
J’ai à nouveau joué ma carte : s’approprier l’héritage de Franckétienne constituait un argument puissant. La ville n’a pas été retenue, mais elle figura parmi les finalistes. Un honneur pour une petite commune d’Haïti.
Le symbole
Pour moi, Franckétienne est la preuve vivante que tout est possible. Son portrait, accroché dans mon bureau, me rappelle que les seules limites qui existent sont celles que nous acceptons.
Car un homme, né à Ravine-Sèche sans héritage matériel, a légué à l’humanité une œuvre vaste comme l’univers. Une création multiple, un esprit libre, un homme qui a incarné jusqu’au bout la puissance du geste créateur.
Et si Franckétienne nous enseignait une seule chose, ce serait celle-ci : la grandeur n’a pas d’adresse de naissance.
Francois Nedje Jacques
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