Les bibliothèques publiques québécoises ont consacré 50,6 M$ à l’achat de documents en 2024 et prêté 52,3 millions de documents, dont 80 % de livres imprimés. Le bulletin publié en octobre 2026 par l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) montre une hausse de la place du livre québécois imprimé dans les achats. Il montre aussi une chute marquée du livre numérique québécois. Décryptage des tendances qui concernent directement la chaîne du livre.
Un marché institutionnel stable, mais qui pèse moins dans les budgets
Les bibliothèques publiques restent un débouché majeur pour l’édition. En 2024, elles ont consacré 50,6 M$ à l’acquisition de documents, imprimés et numériques. C’est un peu plus qu’en 2015 (47,2 M$).
Ce montant progresse toutefois beaucoup moins vite que le reste des budgets. Entre 2020 et 2024, les dépenses de fonctionnement des bibliothèques ont augmenté de 24,8 % pour atteindre 469,6 M$. Sur la même période, les dépenses d’acquisition n’ont crû que de 5,2 %, en dollars courants.
Résultat : la part des achats de documents dans les dépenses de fonctionnement recule. Elle est passée de 13,1 % en 2015 à 11,4 % en 2023, puis à 10,8 % en 2024. La croissance des budgets va surtout au personnel (294 M$, soit 62,6 % des dépenses) et aux autres postes, comme les locaux, l’informatique et l’animation (125 M$, + 29,4 % depuis 2020).
Les revenus, eux, sont en hausse : ils atteignent 579,7 M$ en 2024. Les municipalités en fournissent 82,1 %. L’aide financière du ministère de la Culture et des Communications (MCC) a toutefois baissé à 89,5 M$, contre 131 M$ en 2023. Cette baisse tient surtout au recul de l’aide ponctuelle, qui passe de 57,5 M$ à 13 M$.
Enfin, les dépenses d’investissement atteignent 109,4 M$ (+ 19,2 %). Près de 79 % de cette somme sert à l’achat de terrains, à la construction et aux agrandissements.
Le livre imprimé reste dominant, mais sa part du budget n’a jamais été aussi faible
Sur les 52,3 millions de prêts enregistrés en 2024, 41,8 millions concernent des livres imprimés, soit 80 % du total. Le livre papier reste donc le cœur de l’activité des bibliothèques.
Le volume de prêts de livres imprimés est d’ailleurs presque revenu à son niveau d’avant la pandémie : il n’est inférieur que de 2,6 % à celui de 2019.
Côté achats, les livres imprimés représentent encore 66,8 % des dépenses d’acquisition, soit 33,8 M$. C’est cependant leur part la plus faible en dix ans, selon l’ISQ. Dans les achats de documents matériels, le livre imprimé occupe toutefois 92,6 % des volumes, avec 1,3 million d’exemplaires.
La situation varie fortement selon le type de bibliothèque :
- Réseaux BIBLIO (petites municipalités) : 76,7 % des dépenses d’acquisition vont au livre imprimé.
- Bibliothèques publiques autonomes : 74,3 %.
- Grande Bibliothèque : seulement 21,8 %. Le numérique y domine les dépenses d’acquisition.
Le livre québécois imprimé gagne du terrain dans les achats
C’est la donnée la plus encourageante pour les éditeurs au Québec. En 2024, les livres publiés au Québec représentent 35,3 % des livres imprimés acquis par les bibliothèques publiques, contre 33,6 % en 2023. En volume, cela correspond à environ 455 000 exemplaires.
Dans les collections, le nombre de livres imprimés publiés au Québec atteint 8,3 millions d’exemplaires en 2024, contre 7,9 millions en 2020 (+ 4,6 %). Ils forment désormais un tiers des collections de livres imprimés (33,4 %).
Alerte sur le livre numérique québécois
Le portrait est très différent pour le numérique. La part des titres publiés au Québec dans les acquisitions de livres numériques est tombée à 5,6 % en 2024, contre 9 % en 2023, 22,2 % en 2020 et 25,9 % en 2019. Elle ne représente plus qu’environ le quart de son niveau de 2020.
En volume, les bibliothèques ont acquis environ 84 000 titres numériques québécois en 2024. C’est près de trois fois moins qu’en 2023 (231 000).
Cette baisse s’inscrit dans un repli général des achats numériques. Les acquisitions de livres numériques sont passées de 2,6 millions à 1,5 million de titres (− 41,6 %). La Grande Bibliothèque explique une bonne partie de ce recul : ses acquisitions totales sont tombées de 1,55 million à 0,91 million de documents (− 41,5 %).
Toutefois une question reste entière : pourquoi le livre numérique québécois recule plus fortement que le reste du numérique? La tendance mérite d’être suivie de près par les éditeurs et les diffuseurs numériques.
Dans les collections, la part québécoise des livres numériques s’établit à 27,3 %. Elle est en hausse par rapport à 2023 (22,5 %), mais légèrement inférieure à son niveau de 2020 (27,9 %).
Une demande numérique qui, elle, continue de croître
Ce recul des achats contraste avec une demande soutenue des lecteurs :
- Livres numériques : 4 millions de prêts en 2024 (+ 5,9 %), presque au sommet de 2020 (4,1 millions). À la Grande Bibliothèque, ils dépassent même le livre imprimé, avec 31,8 % des prêts contre 31,6 %.
- Livres audionumériques : 716 000 prêts, en hausse de 32 % en un an. Ce format reste marginal (1,4 % des prêts), mais c’est le plus dynamique.
- Documents numériques dans leur ensemble : leur part dans les prêts est passée de 6,4 % en 2019 à 10,9 % en 2024.
- Visites virtuelles : 39,5 millions, un sommet historique. L’ISQ précise toutefois que ces données sont fournies à titre indicatif, en raison d’un taux élevé de non-réponse.
À l’inverse, les prêts de documents audiovisuels (films, musique) ont chuté de 52,2 % depuis 2019.
Un public qui revient, mais qui emprunte un peu moins
La fréquentation physique poursuit sa reprise : 25,1 millions d’entrées en 2024 (+ 5 %), soit 89 % de la moyenne de 2015 à 2019. Le nombre d’usagers inscrits atteint près de 2,8 millions (+ 6 %), un niveau proche de celui de 2019. Les inscriptions à la Grande Bibliothèque bondissent de 23,2 %.
Chaque usager emprunte toutefois un peu moins : 18,7 prêts en moyenne, contre 19,8 en 2023 (− 5,5 %). Au total, les prêts se maintiennent à 52,3 millions, soit 96 % de leur moyenne d’avant la pandémie.
Les activités : un levier pour la promotion des auteurs
Les bibliothèques ont organisé 88 228 activités en 2024 : heures du conte, clubs de lecture, ateliers, rencontres. C’est 9,9 % de plus qu’en 2023. Ce nombre dépasse légèrement la moyenne de 2015-2019, tout en restant 4 % sous le sommet de 2019. Ces activités ont rejoint 1,6 million de participants.
Pour les auteurs, les illustrateurs et les éditeurs jeunesse, cette programmation représente une vitrine importante. La médiation et les rencontres en bibliothèque restent des moyens directs de rejoindre les lecteurs. Les livres imprimés pour enfants forment d’ailleurs 16,9 % des collections, avec près de 9,6 millions d’exemplaires.
Des disparités régionales marquées
L’accès aux bibliothèques n’est pas uniforme sur le territoire. En 2024, 96,7 % des Québécois sont desservis par une bibliothèque publique. Ce taux tombe à 88,4 % sur la Côte-Nord et à 33,6 % dans le Nord-du-Québec.
L’usage varie aussi selon les régions. On compte en moyenne 5,5 prêts par habitant desservi au Québec. Ce chiffre descend à 2,2 en Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine et à 1,9 dans le Nord-du-Québec.
À l’inverse, les bibliothèques autonomes des régions éloignées détiennent plus de livres imprimés par habitant que la moyenne : 3,3, contre 2,2. Dans ces milieux, les bibliothèques affiliées aux Réseaux BIBLIO consacrent 21,5 % de leurs dépenses de fonctionnement aux acquisitions. C’est deux fois plus que la moyenne. Elles constituent donc un marché proportionnellement important pour le livre imprimé.
Méthodologie : trois précautions de lecture
- Unités différentes : les documents matériels sont comptés en exemplaires, les collections numériques en titres. La répartition « 50/50 » des collections entre matériel et numérique doit donc être interprétée avec prudence.
- Données partielles : les bibliothèques affiliées aux Réseaux BIBLIO ne comptabilisent ni les entrées physiques ni les visites virtuelles. Leurs revenus et leurs dépenses ne sont pas entièrement couverts par l’enquête.
- Champ géographique : les données portent uniquement sur le Québec. Les éditeurs francophones des autres provinces y trouveront un indicateur utile du marché institutionnel québécois, mais pas un portrait de leurs propres marchés.
Ce qu’il faut retenir pour les professionnels du livre
- Le livre imprimé reste central : 80 % des prêts et 66,8 % des dépenses d’acquisition. Sa part budgétaire est toutefois la plus faible en dix ans.
- Le livre québécois imprimé progresse : 35,3 % des achats de livres imprimés et un tiers des collections.
- Le livre numérique québécois décroche : seulement 5,6 % des achats de livres numériques, contre 22,2 % en 2020. Ce signal mérite d’être surveillé.
- La demande numérique augmente : prêts de livres numériques en hausse de 5,9 % et de livres audio de 32 %, alors même que les achats reculent.
- Les budgets d’acquisition stagnent en proportion, au profit du personnel, des bâtiments et de l’animation.
- L’animation est en croissance, avec plus de 88 000 activités, ce qui ouvre des occasions de médiation pour les auteurs.