Chronique

Soupçon d’IA dans l’écriture de C’était ça ou mourir : ce que l’Artificielle ne saura jamais chanter

lectures: 3 La nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre dans plusieurs médias français. Les messages d’amis du Vieux Continent me parvenaient en rafale, tous en quête de confirmation. J’ai fait un saut sur les sites des éditions Grasset et du Boréal, à la recherche d’un quelconque communiqué. En cours de route, je me […]

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La nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre dans plusieurs médias français. Les messages d’amis du Vieux Continent me parvenaient en rafale, tous en quête de confirmation. J’ai fait un saut sur les sites des éditions Grasset et du Boréal, à la recherche d’un quelconque communiqué.

En cours de route, je me suis dit : mais bon, arrête. Qui porte ces accusations ? J’ai lu plusieurs articles dans divers médias, dont certains criaient victoire, comme s’ils n’attendaient qu’un fâcheux déclic pour se laisser mariner dans la sauce. Et voilà la source : un compte X baptisé « Balance ton Claude », créé en juin dernier, tenu sous pseudonyme, qui comptait 92 abonnés au moment des faits.

Le lundi 21 septembre, le jour même où le roman recevait le Prix du roman Fnac, ce compte affirme que C’était ça ou mourir a été écrit « presque intégralement » par une intelligence artificielle. Sa preuve : des extraits soumis à un seul logiciel de détection, Pangram, qui afficherait « 100 % IA ». Le post a été repartagé plus de mille fois et a dépassé les trois millions de vues. Des médias ont refait l’exercice avec le même outil et obtenu le même verdict. Soit. Mais depuis quand le pourcentage affiché par une machine vaut-il jugement ? Détail curieux, relevé par des journalistes : le seul compte que suit « Balance ton Claude » est celui de Pangram. Un anonyme et un logiciel ont donc suffi pour faire couler ce qu’on ne pouvait plus enfouir.

Clap au scandale

Un roman qui a été la meilleure vente au Canada, vendu à plus d’une vingtaine d’éditeurs à travers le monde, publié chez Grasset, lauréat du Prix du roman Fnac 2026 et retenu dans les sélections des prix Goncourt, Médicis, Femina, Renaudot et Décembre, ainsi que du Goncourt des lycéens. C’était peut-être trop, dans un contexte où le monde perd ses repères, entre une extrême droite qui s’attaque aux droits les plus élémentaires et des politiques migratoires indignes. Peut-être le roman a-t-il crié trop fort ce que chacun devrait voir dans un miroir : je suis l’autre.

Depuis quand un post anonyme, issu d’un petit compte, suffit-il à capter à ce point l’attention de médias de ce calibre ? Bah, le monde aurait enfin sa dose d’information équilibrée, entre les SOS de la Palestine et l’humain rabaissé aux États-Unis. Cuba, mieux encore : ce Cubain qui n’attend que de pouvoir s’offrir un peu d’électricité. Et Haïti ?

Haïti… Je parle de Carrefour-Feuilles, de Croix-des-Bouquets, du centre-ville de Port-au-Prince et de ses environs. Ce sont les entrailles d’un roman sur lesquelles l’IA, je crois, ne dispose pas d’assez de données : l’ONU en parle en chiffres, tandis que Jonas, le personnage du roman, les vit avec ses larmes et le poids de ce qu’on laisse derrière soi.

Jonas Dorléon enseignait l’histoire et la géographie. Quand Carrefour-Feuilles devient « un cendrier géant, un cimetière sans tombes », il part. Et ce qu’il emporte tient dans un sac en plastique : son diplôme, son cahier de poèmes, une photo de sa mère et un caleçon. Le diplôme, c’est la preuve qu’il a existé, qu’il a enseigné, qu’il a compté pour des gens. Le reste, c’est ce qui l’empêche d’oublier. Combien d’entre nous connaissent ce sac ? Combien l’ont vu passer entre les mains d’un frère, d’une cousine, d’un voisin ? Une machine peut aligner ces objets. Elle ne sait pas ce qu’ils pèsent.

Et aujourd’hui, en dépit de cet acte d’amour de l’autre et de ce vivre-ensemble qui lui ont permis de tenir la route d’Haïti à la République dominicaine, puis au Brésil et aux États-Unis, son arrivée à Montréal ne semble pas de tout repos.

L’IA ne saurait inspirer le commentaire de cette lectrice de Québec qui, après avoir lu le livre, a confié : « Jamais je ne regarderai un migrant de la même manière. » Elle ne saurait pas davantage expliquer ces 35 000 exemplaires vendus, autant de lecteurs qui ont jugé bon d’ouvrir ce livre, parce que la vie ne saurait se résumer à des chiffres.

Bref, sommes-nous face à un énorme scandale ou à une vaste campagne de salissage ?

En réaction, dans les pages de Libération, l’auteur s’est exprimé : « J’ai toujours aimé la création et l’écriture, je ne vois pas pourquoi je ferais appel à une machine, explique-t-il. Depuis mon arrivée récente en France, je subis de nombreuses attaques racistes, qui ne viennent pas des lecteurs mais de personnes extérieures qui cherchent à nuire. Je n’y prêtais aucune attention. Mais je ne m’attendais pas à des attaques de ce genre. Je ne suis pas triste mais en colère. Je suis en train de constituer un dossier avec mes éditeurs en France et au Québec pour prouver ce que je dis. »

Dans un communiqué, les Éditions du Boréal ont déclaré : « Le Boréal a pris connaissance des allégations d’utilisation d’outils d’intelligence artificielle dans la rédaction de C’était ça ou mourir. La confiance de l’équipe des Éditions du Boréal envers le travail de Thélyson Orélien demeure entière. Ces allégations ne sont pas prises à la légère, mais il est trop tôt pour émettre tout autre déclaration ou commentaire à ce sujet. »

La réaction des éditions Grasset, auprès de BFMTV, a été plus virulente : « On n’y prête pas attention, à ces rumeurs. On est dans les fake news. C’est une théorie du complot. Ces outils censés reconnaître l’IA sont eux-mêmes des IA qui fabulent que la Bible a été écrite artificiellement. Comment faire confiance à ces outils ? »

Lire aussi:« C’était ça ou mourir » de Thélyson Orélien remporte le Prix du Roman Fnac 2026

Problème ou pas, la graine est semée, et il y aura des conséquences. Je ne disconviens pas que certains remettent en question le statut de premier roman du livre, puisque l’auteur avait déjà publié au moins un roman dans son pays d’origine. Ça, c’est une autre histoire. Mais, comme on dit, le vin est tiré, il faut le boire. Le livre a fait le tour des jurys littéraires. Il a été lu par plus de 500 yeux critiques et exigeants. Mais, toujours ce fameux mais, un compte anonyme a suffi pour déclencher une bombe médiatique. Qui est derrière ? Hasard ou planification ? On se le demande. Mais on dira que la fête doit continuer pour cette belle amour humaine.

Francois Nedje Jacques 

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